Adrianos Golemis au septième ciel

7 juin 2021

A trente-trois ans, ce médecin à l’itinéraire forcément atypique occupe une fonction enviée et d’une richesse constante : le voilà médecin d’astronautes et, plus largement, spécialiste de tout ce qui a trait à la médecine dans l’espace. Un secteur où presque tout reste à découvrir.

Aux États-Unis, la médecine aérospatiale est une spécialité à part entière. Elle a trait aux pilotes d’avions civils et militaires mais également aux astronautes. En Europe, en revanche, il n’existe point de filière dédiée. A chacun donc de se forger sa trajectoire au gré des opportunités professionnelles et des cursus existants. Après ses études de médecine générale à Thessalonique et son diplôme en 2012, Adrianos Golemis a suivi le master interdisciplinaire de la célèbre International Space University (Isu), à Strasbourg. Lequel se compose d’un panel de matières juridiques, scientifiques, politiques et médicales. S’en suivirent quelques cours plus spécifiques portant sur la clinique et le diagnostic médical des pilotes d’avion au King’s College de Londres. « La médecine spatiale est un rêve d’enfant, sourit Adrianos Golemis. J’ai toujours voulu avoir une activité en lien avec l’espace et c’est pour cela que je me suis efforcé de concilier les deux. J’aime le côté exploration que cela induit. D’ailleurs, je suis également passionné d’astronomie au point de m’être équipé d’un télescope. » L’homme a le goût pour l’aventure extrême, lui qui a officié un an, en 2014, en Antarctique, sur la base franco-italienne Concordia. De quoi goûter aux joies du confinement et de l’isolement proches de celles qui ont cours à bord de l’ISS (pour Station spatiale internationale).

Reproduire et anticiper les réactions de l’organisme

Fort de ce background, il intégra le Medes, à Toulouse. Cet institut de médecine et de physiologie spatiale fonctionne sur le mode de l’analogie, autrement dit de la simulation au plus près, sur Terre et sur des sujets volontaires, des conditions et des contraintes qui s’appliquent dans l’espace afin de reproduire, d’étudier et d’anticiper les réactions de l’organisme dans un environnement pour lequel il n’est originellement pas fait. Les médecins du Medes sont là pour veiller au maintien en bonne santé et, le cas échéant, au traitement des personnes qui se prêtent à ces expériences mais également pour épauler les chercheurs dans le recueil de données. Les postes à pourvoir y sont rares et le recrutement a lieu dans le cadre de contrats de travail de droit privé, CDD et CDI.

« Il n’existe pas de protocole standard »

Au bout de quinze mois de bons et loyaux services dans le Sud-Ouest, Adrianos Golemis a été détaché à Cologne pour exercer ses talents au Centre européen des astronautes (European Astronaut Center) qui dépend lui-même de l’Agence spatiale européenne (European Space Agency – Esa). Outre-Rhin, il assure notamment, avec d’autres confrères, le suivi médical des missions spatiales, en l’occurrence actuellement, celle à laquelle participe le Français Thomas Pesquet au sein de l’ISS. Adrianos Golemis est d’ailleurs son médecin de vol attitré. Le reste du temps, il représente l’Esa, en compagnie de collègues spécialistes de la performance cognitive, de la psychologie et du sommeil lors de colloques et de symposiums internationaux.
Le paradigme de la médecine spatiale est également son fondement : contrairement à ce qui prévaut sur le plancher des vaches, on ne soigne pas des patients atteints de pathologie(s) mais des personnes en excellente santé qu’il s’agit de préserver en mettant l’accent sur la prévention et la personnalisation de la prise en charge afin de ne pas entraver le déroulement de leur activité une fois en orbite. « En la matière, nous sommes souvent obligés d’adapter les protocoles standard », rappelle Adrianos Golemis. Dans cette optique, il suit au quotidien les astronautes lors de leur période d’entraînement à haute intensité, lequel vire parfois au supplice, en particulier quand il leur faut s’habituer à la centrifugeuse. En fonction de l’historique de chacun d’eux, il leur concocte une trousse de médicaments personnalisée à emporter avec eux dans l’ISS et formalise des directives sanitaires qui leur sont spécifiquement dédiées. Le tout en prévision de ce à quoi ils seront susceptibles d’être confrontés une fois qu’ils auront pris de la très haute altitude, à commencer par le syndrome de l’adaptation spatiale, sorte de pendant du mal de mer caractérisé par de la désorientation et des nausées en l’absence de gravité. Au niveau cardiovasculaire, la donne est également modifiée puisque le sang a tendance à monter à la tête dans des proportions majorées et à délaisser les membres inférieurs.

Le dialogue singulier n’est jamais rompu

A tout cela, s’ajoute une dimension expérimentale, toujours à visée scientifique. Il peut s’agir, pêle-mêle, de déterminer la meilleure façon de procéder sur le plan médical à bord de l’ISS en tenant compte de l’apesanteur, de poser les bases de prochains voyages, par exemple en matière de risques comme la protection contre les radiations ambiantes (solaires ou stellaires) ou encore, de recueillir diverses données métaboliques. A cette fin, il est prévu que Thomas Pesquet envoie régulièrement au corps médical les relevés de paramètres (liés à la perte de masse musculaire, aux modifications de la vision, à l’état psychologique…) qui lui sont propres et leur en fournisse d’autres une fois qu’il sera de retour. Pour cela, il doit se soumettre à une batterie de tests comme la collecte d’échantillons de salive et d’urine et des encéphalogrammes mais aussi répondre à des questionnaires.
A noter que même en l’air, le dialogue singulier n’est jamais rompu, déontologie oblige. Adrianos Golemis s’entretient en effet avec lui et dans la confidentialité – l’appel étant crypté – au minimum une fois par semaine. C’est là l’occasion, si besoin, de délivrer des conseils (nutritifs, liés à l’activité physique etc.) et de prescrire oralement d’éventuels traitements au regard de la pharmacocinétique, c’est-à-dire de la manière dont le corps assimile les médicaments quand il est plus près des astres, ce qui peut induire des dosages différenciés. Sachant qu’à bord, au minimum deux ou trois astronautes ont été préalablement formés pour effectuer des gestes cruciaux telle la pose d’un cathéter. En cas d’urgence et d’accident grave, une évacuation est toujours possible en moins de quarante-huit heures au sein de l’un des vaisseaux qui demeurent arrimés à l’ISS. La science-fiction n’en est plus !

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