Les médecins à la loupe

7 juin 2021

Quel est le « profil » des médecins aujourd’hui ? Leurs aspirations ont-elles évolué avec le temps ? Éclairage de deux sociologues ayant mené de nombreux travaux dans le domaine de la santé : Géraldine Bloy, maître de conférences à l’Université de Bourgogne et Benjamin Derbez, maître de conférences à l’Université de Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.

Si la vocation et l’envie de soigner restent au cœur de l’engagement des médecins, leurs aspirations en termes de modes d’exercice, de carrière, d’organisation du temps de travail, évoluent. « En ville comme en zones rurales, ils sont de plus en plus nombreux, en particulier parmi les plus jeunes, à privilégier l’exercice collectif en cabinet ou en maison, centre ou pôle de santé, par exemple, que ce soit avec d’autres médecins ou d’autres professionnels de santé », confirme Benjamin Derbez, maître de conférences en sociologie à l’Université de Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.

Cette tendance est renforcée par les « politiques d’incitations assez fortes pour promouvoir l’exercice regroupé et coordonné, destinées à fluidifier les parcours de soins », rappelle-t-il. Certains spécialistes ont également été amenés à créer de grands plateaux techniques aux coûts d’investissement et d’exploitation élevés, pour maîtriser les frais fixes, mutualiser les compétences et répondre à l’évolution de la réglementation. C’est le cas des radiologues mais aussi des biologistes médicaux dont les laboratoires doivent désormais être obligatoirement accrédités pour 100% de leurs activités auprès du Comité français d’accréditation (COFRAC), une démarche assez lourde.

 

En 2021, plus de 56 % des médecins ont une activité libérale, cumulée dans plus d’un cas sur cinq avec une activité salariée.

 

Appétence pour le salariat

Par ailleurs, le sociologue constate « une appétence grandissante pour le salariat », dans le cadre de vacations ou de postes proposés par des établissements de santé, des collectivités locales, des associations ou encore, des mutuelles. Une solution pour échapper aux contraintes administratives croissantes liées à l’exercice libéral ou encore, aux conditions de travail de l’hôpital, très décriées depuis l’instauration d’objectifs de rentabilité, la mise en place de nouvelles formes de management, la baisse d’autonomie des médecins et, plus récemment, l’arrivée de la pandémie. Pour autant, dans les établissements publics, « les postes de praticiens hospitaliers (PH) et, surtout, de professeurs des universités-praticiens hospitaliers (PU-PH), qui constituent une forme de graal, restent très prisés », précise Benjamin Derbez.

Polyvalence et adaptabilité

À noter que l’exercice mixte, salarié/libéral, en ville/à l’hôpital, libéral en cabinet et établissement de soins privé, loin d’être nouveau, semble toujours séduire. De plus, comme l’évoque Géraldine Bloy, maître de conférences à l’Université de Bourgogne, « une proportion importante des médecins assument d’autres fonctions » avec, par exemple, en complément d’une activité principale en ville, à l’hôpital ou en ESMS, une activité de formation ou d’expertise, un mandat syndical ou ordinal, une mission de coordination ou de régulation… Cette diversification a été favorisée par l’essor des DESC puis des FST, des DU ou DIU, dans des domaines variés voire en médecine alternative (nutrition, addictologie, médecine du sport, sophrologie, hypnose…).

Féminisation des effectifs

Ceci étant, la féminisation de la profession est indéniable. « Si les médecins français sont encore majoritairement des hommes, les étudiants en médecine et les jeunes médecins sont, désormais, majoritairement des femmes. Elles représentent, dans les facultés, environ 60 % des effectifs au sein des nouvelles promotions », pointe Géraldine Bloy. En revanche, « cette féminisation ne s’est pas accompagnée d’une diversification sociale parmi les étudiants et jeunes médecins, encore majoritairement issues de catégories socio-professionnelles élevées », insiste-t-elle. A voir quel sera, dans les années à venir, l’impact de la réforme actuelle du premier cycle des études de santé, dont l’un des objectifs est justement, de démocratiser leur accès.

 

En 2021, on compte 62 % de femmes parmi les médecins de moins de 40 ans. De même, parmi les 7 900 nouveaux inscrits en 2021 à l’Ordre, 58 % sont des femmes.

Equilibre vie professionnelle/vie privée

Autre grande tendance observée : les nouvelles générations de praticiens recherchent un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée, en ville comme à l’hôpital. « Le modèle du médecin hyper disponible à toute heure a, si je puis dire, “du plomb dans l’aile“ », résume Géraldine Bloy. D’une part, parce que « ce modèle, historiquement très masculin, reposait sur des schémas familiaux conservateurs, avec un certain décalage d’ailleurs des médecins sur le reste de la société ». D’autre part, parce qu’il est « clair qu’aujourd’hui, les profils évoluent » avec la volonté des femmes comme des hommes médecins de ne pas sacrifier leur vie personnelle.

« Ces aspirations sont parfois mal comprises, assimilées à une volonté de moins s’investir », poursuit la sociologue. Ce qu’elle considère comme une fausse compréhension de la réalité : « Les médecins d’aujourd’hui souhaitent une meilleure qualité de vie mais aussi une qualité de médecine. Beaucoup aspirent aussi à “souffler un peu“ après des études longues et, souvent, éprouvantes ».

Éthique, santé publique et sciences sociales

Des études jusqu’ici trop basées sur le par cœur. À l’avenir, elle espère une « culture de santé publique » accrue chez les futurs médecins, une meilleure « connaissance des mouvements socio-historiques dont ils sont issus et au sein desquels ils évoluent aujourd’hui » ainsi qu’une place plus grande faite, au sein des facultés, aux réflexions autour de questions éthiques auxquelles ils seront confrontés durant leur exercice, « liées à la vie, la mort, le “tri“ ou non des patients, les déterminants sociaux de la santé… »

Le « collectif rêvé » face à la réalité et aux aspérités humaines

Géraldine Bloy, maître de conférences à l’Université de Bourgogne

« Nombreux sont les nouveaux diplômés qui aspirent à un exercice collectif en libéral pour mutualiser leurs coûts, bénéficier d’une dynamique de groupe, échanger sur leurs pratiques au quotidien, assurer une complémentarité entre leurs exercices. Mais ce “collectif rêvé“ ne tient pas toujours face à l’évolution des complicités, des envies et des contraintes, aux problèmes de leadership. De plus, lorsque les projets doivent être validés par les Agences régionales de santé et répondre à des critères précis… il est fréquent que ceux-ci s’éloignent des idées premières de chacun. Ainsi, certaines dynamiques collectives ne résistent pas à ces réalités. »

Notes
Les publications de Géraldine Bloy : https://www.cairn.info/publications-de-Géraldine-Bloy–53771.htm
Les publications de Benjamin Derbez : https://www.cresppa.cnrs.fr/csu/equipe/les-membres-du-csu/derbez-benjamin/

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