Jean-Yves Chauve, le ponte des pontons

12 mars 2021

Le médecin officiel du Vendée Globe est unique en son genre. Par son itinéraire, son exercice, son vécu et ses apports tant au monde de la voile qu’à la médecine. Portrait d’un homme rare.

Dès la prime enfance, Jean-Yves Chauve a cultivé sa différence. Issu d’une famille poitevine, il en fut l’unique membre à nourrir une passion à l’horizon sans fin pour la mer. Les souvenirs qui émergent sont ceux d’une autre époque forcément pittoresque, celle où la voile de plaisance en était encore à ses balbutiements et où il était improbable d’espérer y faire carrière, Éric Tabarly n’ayant pas encore fait connaître, par ses exploits, la discipline au grand public. Jean-Yves Chauve se remémore des premiers bords tirés à La Baule sur une prame1 que lui avait amoureusement et patiemment construit son père avec, en guise de voile, le parasol maternel : « C’était une sensation infiniment agréable, celle d’être au milieu des éléments. Encore aujourd’hui, j’aspire à l’éprouver à chaque fois que j’embarque. Je me sentais à la fois libre, dans un silence uniquement rythmé par le vent. Cela avait un côté magique. »

« En mer, il n’y a pas de hasard »

La suite de l’apprentissage fut évidemment plus structurée avec des stages à l’École nationale de voile et surtout aux Glénans, La Mecque du genre quand on ambitionne de larguer les amarres en autonomie dans un environnement hauturier. Une fois les fondamentaux acquis, le jeune homme joua les équipiers çà et là, histoire de continuer à se faire la main et les muscles en tournant les winches2. Sans jamais être tenaillé par la peur car elle n’a guère lieu d’être quand on ne s’improvise pas : « En mer, il n’y a pas de hasard. Contrairement à ce qui se passe à terre, si l’on est attentif, que l’on raisonne correctement et que l’on gère bien les différents paramètres, il n’y a pas de raison que l’on ait un problème particulier. On est maître de son destin. »
Quand l’heure commanda d’opter pour un métier, le futur Docteur Chauve fit médecine, par nécessité plus que par vocation, d’abord à la Faculté de Poitiers puis à celle de Nantes. Que l’on se rassure, ce choix ne se fit pas contre mauvaise fortune mais d’abord par mimétisme pour faire comme un frère aîné qui suivait le même cursus. « Et puis l’aspect humain m’intéressait », insiste toute de même ce praticien qui, initialement, entendait se spécialiser en chirurgie orthopédique avant qu’un souci de santé l’en empêche définitivement. Un mal pour un bien : « Je me suis alors dit que je pouvais faire encore mieux en alliant mes deux centres d’intérêt majeurs. C’est comme cela que je me suis orienté vers l’assistance aux personnes en mer. »

Points de suture contre leçons de soudure

Diplômé en tant que médecin généraliste en 1977, ce touche à tout, qui suivit des cours de sociologie histoire de s’aérer l’esprit, fut ensuite à l’origine d’une nouvelle spécialité, celle de médecin de course au large. Pour assurer l’ordinaire et avoir une souplesse horaire qui lui permette d’être fréquemment sur l’eau, il renonça à ouvrir un cabinet, préférant effectuer çà et là des remplacements en ville et assurer des gardes aux urgences hospitalières, en particulier à Saint-Nazaire. Ce qui lui laissa également le temps de faire quelque chose de ses dix doigts. En l’occurrence, de construire un voilier en acier de douze mètres grâce au concours d’un patient avec lequel il échangea des points de suture contre des leçons de soudure de plaques de ferraille récupérées, pour quelques sous, sur les Chantiers de l’Atlantique. Un épisode pleinement enrichissant : « C’était vraiment sympa de côtoyer des gens qui avaient une autre expérience de la vie que la mienne. J’ai fait de superbes rencontres. »
Par-delà les périples en famille sur les flots, ce génial autodidacte n’oublia pas son art. « Je me suis d’abord occupé d’amis qui naviguaient, raconte-t-il. La voile est un petit milieu. J’ai bien connu Philippe Poupon, futur vainqueur de la Route du Rhum, le chanteur Antoine, l’ancien ministre Jean-François Deniau etc. Je leur élaborais des pharmacies de bord. A force, j’ai commencé à avoir une petite réputation et l’on m’a proposé, en 1987, d’être le médecin de la Solitaire du Figaro. »

« On s’adresse de gens qui n’ont pas de vécu médical »

Une manière de conjuguer les vécus : « Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre au travers de mon regard de médecin, comment vivent les marins, comment ils dorment de manière fractionnée etc. Jusque-là, il n’y avait jamais eu de recherches sur les difficultés auxquelles ils sont confrontés ni sur la manière d’améliorer les choses. J’ai théorisé ce qu’ils m’expliquaient et cela n’a été possible que parce que je suis moi-même marin. » Une démarche éminemment novatrice en dehors des sentiers battus : « On s’adresse de gens qui n’ont pas de vécu médical. Il est en outre nécessaire d’identifier ce qu’ils sont capables de faire à bord et de concevoir à leur intention les protocoles correspondants. Parallèlement, j’ai œuvré pour trouver des solutions, notamment en développant la télémédecine. Mes patients étant à l’autre bout du monde, il a en effet fallu réfléchir à des moyens de communication ». Par exemple, pour la transmission d’un électrocardiogramme alors qu’il y a trente ans, les téléphones satellites n’en étaient qu’à leurs prémices et que le numérique et son instantanéité n’avaient pas encore supplanté l’analogique et sa lenteur. Une première mondiale qui a permis de joindre l’imagerie à la description verbale de la symptomatologie.

« Le patient est à la fois mes yeux et mes mains à distance »

L’objectif est à chaque fois le même : protocoliser les échanges entre le skipper et le médecin afin que les données fournies soient les plus exhaustives et précises possibles pour éviter, de part et d’autre, les erreurs d’interprétation : « L’idée est de reconstituer de façon virtuelle le patient sur la table d’examen alors même qu’il est à des milliers de kilomètres de là. Plus vous avez d’éléments en votre possession, plus vous avez une image nette de sa situation et vous pouvez avoir un diagnostic affiné. En somme, le patient est à la fois mes yeux et mes mains à distance. On intervient en interaction et en collaboration avec lui. » Sachant que la médecine en mer ne peut être une reproduction de la médecine à terre : « Il m’est arrivé de faire des prescriptions en fonction des conditions météorologiques et donc de navigation parce qu’elles doivent être applicables. » Il est en effet difficile d’appliquer de la Bétadine sur une plaie dans des vagues de cinq mètres…
« Il n’y a pas de risque zéro et l’on ne peut pas emmener avec soi une ambulance du Samu. Le mieux est donc d’insister sur la prévention. Par ailleurs, les marins ont une capacité d’adaptation à toutes les situations. Cela facilite le tâche même si certains skippers ont tendance à minimiser leurs pathologies et à privilégier l’état du bateau aux dépens du leur », sourit Jean-Yves Chauve qui, à plus de soixante-dix printemps, n’a pas levé le pied et continue d’arpenter gaillardement les océans pour étudier le plancton. Car « on ne peut pas soigner l’être humain sans soigner, dans le même temps, la Planète ».

Un formateur dans l’âme

Jean-Yves Chauve est l’auteur d’ouvrages de référence pour qui veut voguer en toute sécurité sanitaire ou presque. Deux d’entre eux font office de bible en la matière : La Médecine de Bord (Éditions Arthaud) et Le Guide de la médecine à distance (Éditions Distance Assistance.)
Fort de son aura, Jean-Yves Chauve a également participé à la mise en place du DU de médecine maritime à l’Université de Brest, le premier du genre. De même a-t-il mis en place, au sein de la Fédération française de voile (FFV), des formations médicales, dans un premier temps à l’intention des adeptes de la course au large avant d’être déclinées à l’ensemble des plaisanciers.

Cliquez ici pour découvrir nos offres de médecin du sport

1 embarcation à fond plat
2 petit treuil à main utilisé sur les bateaux de plaisance

Tags : , ,

Ces articles peuvent également vous intéresser