Prendre soin de sa santé mentale quand on est médecin
23 octobre 2025
Alors que la thématique a été désignée Grande Cause nationale en 2025, il est important de s’intéresser aussi à ceux qui soignent les autres. Les médecins connaissent mieux que quiconque l’importance de la santé mentale, mais ils peinent souvent à prendre soin de la leur. On estime qu’entre un quart et un tiers d’entre eux présentent des signes de mal-être psychique. Métier à haute responsabilité, rythmes intenses et surcharge émotionnelle font du corps médical une profession particulièrement à risque. Pourtant, il reste difficile de prendre soin de sa santé mentale dans un métier où l’on valorise avant tout la résistance, parfois au prix de son propre bien-être.
Explorons ensemble les freins, ainsi que les leviers qui pourraient permettre de changer les choses.
Santé mentale des médecins : une détresse psychologique plus fréquente qu’on ne le croit
De nombreuses données récentes confirment que la détresse psychologique chez les médecins est un phénomène répandu.
Prévalences élevées de burn-out, anxiété et dépression chez les médecins
Une méta-analyse réalisée en France a estimé que le burn-out touche environ 49 % des médecins (toutes spécialités confondues), dont 5 % à un stade sévère. Ce taux est 2 à 3 fois plus élevé que dans d’autres professions.
De même, une enquête nationale menée pendant la deuxième vague de COVID-19 a révélé que 79,4 % des médecins libéraux interrogés présentaient des signes de détresse psychologique (anxiété, dépression et/ou burn-out). Parmi eux, 71,3 % souffraient de burn-out avéré.
D’autres travaux internationaux font état de chiffres comparables. Une étude de 2025 sur 315 médecins a montré que 36,8 % éprouvaient de l’anxiété et 41,9 % des symptômes dépressifs.
Ces troubles débutent dès la formation. Près de la moitié des étudiants en médecine souffrent d’anxiété au cours de leurs études, préfigurant un mal-être qui peut persister ou s’aggraver une fois en exercice.
Médecins et risque suicidaire : une réalité souvent sous-estimée
Conséquence extrême du mal-être non pris en charge, le suicide touche les médecins à des taux supérieurs à la moyenne.
Globalement, on estime que le taux de suicide chez les praticiens masculins est 2,27 fois plus élevé que dans la population générale. Les femmes médecins sont également plus vulnérables que leurs homologues non médecins.
Les médecins ne sont pas « immunisés » contre les troubles mentaux et leur risque de suicide dépasse celui de la plupart des autres professions.
Une étude sur 7 905 chirurgiens a révélé que 6,3 % avaient eu des pensées suicidaires au cours de l’année écoulée, mais seuls 26 % d’entre eux ont sollicité une aide professionnelle. Ces chiffres témoignent de l’ampleur du problème et suggèrent qu’un grand nombre de médecins souffrent en silence, sous l’effet combiné de facteurs individuels et systémiques.
Lire aussi : « Santé mentale au travail : le rôle du médecin du travail »

Pourquoi les médecins hésitent-ils encore à prendre soin de leur santé mentale ?
La culture médicale reste imprégnée d’un tabou autour de la vulnérabilité. Plusieurs raisons interdépendantes expliquent cette difficulté des médecins à appliquer pour eux-mêmes les principes de soin qu’ils recommandent à leurs patients.
Idéal de perfection et autocritique exacerbée
Dès les études, les futurs médecins intériorisent des standards de performance très élevés. Le profil souvent perfectionniste, consciencieux et exigeant du médecin peut le conduire à considérer ses propres symptômes d’anxiété ou de dépression comme un aveu de faiblesse ou d’échec personnel.
Se croire « faillible » est presque inconcevable dans une profession historiquement fondée sur le sacrifice de soi et l’infaillibilité du soignant. Cette autocensure peut pousser les cliniciens à cacher leurs difficultés par peur de décevoir ou de ne pas être à la hauteur.
Stigmatisation et peur des répercussions professionnelles
Beaucoup de médecins hésitent à parler de leur souffrance psychique, par peur que cela nuise à leur réputation ou freine leur carrière. La crainte d’être jugés par leurs pairs pour avoir consulté un psychiatre ou suivi un traitement reste très présente, souvent associée à l’idée que cela remettrait en cause leur compétence ou leur fiabilité.
Pression du rôle soignant et obligations de service
Les médecins sont habitués à être en position d’aidant, non d’aidé. Endosser le rôle du patient peut leur sembler inverser un ordre établi et entamer leur identité professionnelle.
Par ailleurs, de nombreux cliniciens rapportent qu’ils n’ont « pas le temps » de consulter ou de s’occuper d’eux-mêmes. Les gardes de nuit, les horaires à rallonge et la responsabilité permanente laissent peu de latitude pour chercher de l’aide.
Pris dans des contraintes fortes et une culture du « tenir bon », de nombreux médecins s’auto-médiquent ou sollicitent des collègues de manière informelle. Sans regard extérieur neutre, les symptômes sont souvent minimisés, faussés voire ignorés, ce qui retarde le diagnostic et peut aggraver la détresse psychologique.
Ne pas prendre soin de sa santé mentale : quelles conséquences pour les médecins et la qualité des soins ?
Le prix du déni de la souffrance des médecins est double. Il fragilise les médecins eux-mêmes, qui s’exposent à des décompensations sévères, et il menace indirectement la qualité des soins aux malades. Cette situation n’est plus tenable, d’où la nécessité d’agir à la fois sur le plan individuel et collectif.

Aggravation du burn-out et des troubles psychiques non traités
Lorsqu’ils ne sont pas pris en charge, le stress chronique, l’anxiété ou la dépression peuvent s’aggraver chez le médecin, aboutissant à des issues dramatiques :
- conduites addictives ;
- erreurs médicales graves ;
- rupture de carrière ;
- suicide.
Le clinicien qui souffre en silence peut entrer dans un cercle vicieux : épuisement → moindre performance → erreurs ou oublis → culpabilité → isolement, qui alimente encore le burn-out.
En l’absence de soutien adapté, certains médecins adoptent des stratégies d’adaptation nocives, comme l’abus de substances ou le surinvestissement professionnel au détriment de leur vie personnelle, qui ne font que camoufler provisoirement une souffrance plus profonde.
Atteintes à la qualité des soins et à la sécurité des patients
Un soignant épuisé ou déprimé aura plus de difficultés à se concentrer, à faire preuve d’empathie avec ses patients et à prendre des décisions optimales.
Des études ont montré qu’un médecin dépressif commet jusqu’à 6 fois plus d’erreurs médicamenteuses qu’un collègue en bonne santé. Le burn-out, en induisant cynisme et détachement (dépersonnalisation), peut altérer la relation médecin-patient et la continuité des soins.
Une santé mentale fragilisée peut avoir des répercussions sur le fonctionnement des équipes, l’organisation des soins et la disponibilité des professionnels. À l’échelle du système, les arrêts prolongés ou les départs liés à l’épuisement contribuent aux tensions existantes et peuvent impacter l’accès aux soins.
Suicides de médecins : électrochoc dans la profession
Chaque suicide de médecin est un drame personnel, mais aussi le révélateur d’un mal-être collectif. Ces dernières années, plusieurs suicides de praticiens, parfois groupés dans un même établissement ou une même région, ont eu un effet d’électrochoc, obligeant la communauté médicale à affronter sa propre vulnérabilité.
Ces événements tragiques, largement médiatisés lorsqu’ils surviennent, ont contribué à briser progressivement le silence. Ils rappellent que le soignant peut devenir patient, et que nier cette possibilité peut avoir des conséquences fatales. Le coût humain du tabou est donc immense. Ne plus l’ignorer est devenu impératif.
Lire aussi : « Burn-out des médecins : reflet d’une souffrance institutionnelle »
Comment favoriser une meilleure santé mentale chez les médecins ?
Plusieurs axes d’action, à la fois individuels, organisationnels et systémiques, peuvent être envisagés afin de lever le tabou et d’encourager les médecins à prendre soin de leur santé mentale.
Normaliser la discussion et l’éducation autour de la santé mentale
Introduire des modules sur le bien-être psychologique, la gestion du stress et la reconnaissance de ses propres limites dans le cursus des étudiants en médecine pourrait aider à déstigmatiser le sujet.
De même, promouvoir des témoignages de médecins seniors ou de mentors ayant surmonté une dépression ou un burn-out peut contribuer à montrer que personne n’est infaillible.
Des initiatives émergent pour ouvrir le dialogue dans les hôpitaux et facultés : conférences sur la santé des soignants, groupes de parole volontaires, etc. L’objectif est de faire comprendre que demander de l’aide est un signe de courage et non de faiblesse.
Ce volet éducatif et culturel est fondamental pour éroder progressivement la honte associée à la vulnérabilité.
Renforcer le soutien par les pairs et l’accompagnement psychologique confidentiel
Dans les hôpitaux ou organisations professionnelles, plusieurs mesures concrètes sont déjà en place pour améliorer le bien‑être des médecins.
L’association SPS (Soins aux Professionnels de la Santé) met à disposition un numéro vert (0 805 23 23 36), anonyme, ouvert 24 h/24, avec des psychologues formés, pour écouter, orienter et soutenir les professionnels en souffrance. L’Ordre des médecins propose aussi un numéro d’entraide (0800 288 038) accessible 7j/7 pour toute difficulté administrative, psychologique ou personnelle ressentie dans la pratique.
Instaurer des systèmes de mentorat ou de parrainage où un médecin expérimenté suit le bien-être d’un jeune confrère peut permettre de détecter plus tôt les signes de détresse. Des groupes de parole entre pairs (inspirés des groupes Balint ou d’échanges de pratiques) offrent un espace pour évacuer le stress et rompre l’isolement ressenti. L’objectif global est de créer une communauté médicale solidaire, où chacun se sent autorisé à exprimer ses difficultés sans crainte d’être jugé.
Promouvoir l’auto-compassion et la résilience individuelle
Une étude de 2025 suggère qu’un haut niveau d’auto-compassion chez le médecin est associé à moins de fatigue compassionnelle et de burn-out. En clair, se traiter soi-même avec bienveillance atténue les effets du stress professionnel.
Il serait donc bénéfique d’entraîner les soignants à des techniques de gestion du stress basées sur la pleine conscience et l’auto-compassion. Par exemple, des ateliers de méditation, de relaxation ou des formations à la psychologie positive pourraient être proposés.
Ce type de démarche aide les praticiens à développer des stratégies d’adaptation saines (sport, soutien social, réflexion sur soi) et à reconnaître quand ils ont besoin d’une pause ou d’une aide extérieure.
Alléger les pressions organisationnelles et adapter les conditions de travail
Il a été démontré que travailler plus de quatre nuits de garde par mois augmente considérablement le risque de burn-out. Il serait donc préférable de limiter le nombre de gardes successives.
De même, la surcharge administrative est souvent citée comme un facteur de frustration et d’épuisement (papiers, codage, tâches éloignées du soin). Les établissements pourraient déployer des assistants administratifs ou des secrétaires médicales pour décharger les praticiens de ces tâches chronophages.
La diminution du temps de travail hebdomadaire ou l’aménagement de temps partiels thérapeutiques pour les soignants en difficulté sont d’autres pistes.
Enfin, investir dans des ressources humaines suffisantes (pour éviter les sous-effectifs chroniques) et favoriser un meilleur équilibre vie professionnelle/vie personnelle (horaires flexibles, respect des congés) contribuerait à prévenir l’usure mentale.
Lire aussi : « Burn out des médecins : comment agir ? »
Réformer les politiques institutionnelles pour lever la stigmatisation de la santé mentale chez les soignants
Mettre en place dans chaque établissement des enquêtes anonymes et régulières permettant de mesurer la santé mentale des soignants est essentiel pour suivre l’évolution des niveaux de détresse, de burn‑out ou d’anxiété.
Publier ensuite des rapports publics fondés sur ces données favorise la transparence, instaure une responsabilisation institutionnelle et permet de comparer les pratiques entre établissements.
Encourager et financer la recherche dédiée à la santé mentale des professionnels de santé permet d’adapter les politiques aux réalités du terrain :
- compréhension des déterminants ;
- efficacité des interventions ;
- ajustement selon les spécialités, les dispositifs hospitaliers ou libéraux.
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Prendre soin de sa santé mentale ne doit pas rester un idéal. Les solutions doivent être concrètes, réalistes et intégrées au quotidien des médecins. C’est à ce prix qu’elles pourront réellement porter leurs fruits.
