Sexisme à l’hôpital : faire évoluer les pratiques
6 mai 2026
Le sexisme à l’hôpital fait aujourd’hui l’objet d’une prise de conscience collective, portée par les mouvements #MeTooHôpital et #BalanceTonHosto, autant que par des données institutionnelles robustes. Les violences sexistes et sexuelles en santé, longtemps couvertes par une culture du silence et de la confraternité, sont désormais objectivées et chiffrées. Pour les médecins, comprendre les mécanismes en jeu et les leviers disponibles est devenu un enjeu de santé au travail autant que d’éthique professionnelle.
Le sexisme à l’hôpital : une réalité documentée et chiffrée
La perception que le sexisme à l’hôpital relevait d’un passé révolu, ou d’une minorité de comportements isolés, est aujourd’hui contredite par plusieurs enquêtes de grande ampleur. Les données publiées fin 2024 dressent un tableau préoccupant de l’état réel des pratiques dans les établissements de santé français.
Des violences sexistes et sexuelles structurelles dans le parcours médical
L’enquête menée par le Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM) auprès de plus de 21 000 médecins représente à ce jour la cartographie la plus complète du phénomène.
Elle révèle que 65 % des médecins actifs déclarent avoir eu connaissance de VSS dans le monde médical, et que 29 % déclarent en avoir été personnellement victimes, avec une disproportion sexuée très marquée : 54 % des femmes médecins actives contre 5 % des hommes.
Parmi les femmes victimes, les types de violences recensées sont graduels, mais systémiques :
- 49 % d’outrages sexistes et sexuels ;
- 18 % de harcèlement sexuel ;
- 9 % d’agressions sexuelles ;
- 2 % de viols.
Ces chiffres sont d’autant plus significatifs qu’une proportion importante des auteurs appartient à la profession elle-même. 26 % des médecins déclarent avoir subi des VSS perpétrées par un confrère ou une consœur.
Ces données font écho au baromètre « Donner des ELLES à la santé », réalisé par Ipsos pour Janssen (2024). 39 % des femmes médecins hospitalières déclarent avoir été confrontées à des comportements sexistes au cours de la seule année écoulée.
Parmi ces situations :
- 29 % concernent des propos remettant en cause les compétences ;
- 26 % des remarques sur l’apparence physique ou vestimentaire ;
- 19 % des questions intrusives sur la vie privée ou sexuelle.
Le sexisme à l’hôpital au-delà des faits graves : la banalisation du quotidien
L’une des spécificités du sexisme en milieu hospitalier, c’est son spectre d’expression. À côté des infractions pénalement caractérisées, une forme de sexisme ordinaire s’est historiquement installée dans les routines professionnelles :
- interpellations condescendantes (appeler une consœur « ma belle » ou « chérie », par exemple) ;
- blagues à connotation sexuelle normalisées, sous couvert de culture médicale ;
- absence d’écoute, différenciée selon le genre, dans les réunions de service ou les staffs, etc.
Ces manifestations, bien que moins visibles, participent à un environnement de travail dégradé et peuvent constituer le terreau des formes plus graves.
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Mécanismes culturels perpétuant le sexisme en milieu hospitalier
Derrière les actes déclarés, des dynamiques de socialisation professionnelle entretiennent un terrain favorable aux VSS.
L’humour carabin : entre tradition identitaire et vecteur de normalisation
Le terme d’humour carabin désigne un registre humoristique propre aux études de médecine, souvent fondé sur la dérision, le macabre ou l’obscénité.
Si ses fonctions de cohésion sociale dans des conditions de formation exigeantes ne sont pas niées par la littérature, plusieurs travaux soulignent son rôle dans la tolérance progressive aux comportements sexistes et dégradants.
Des recherches publiées dans PLOS ONE (2021) sur la socialisation professionnelle médicale montrent que l’intégration précoce à des pratiques d’humour à teneur sexiste, sous la pression du groupe, contribue à émousser le sens critique des futurs médecins face aux VSS.
La formation initiale joue ainsi un rôle déterminant dans la reproduction ou la rupture de ces schémas culturels.
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La sous-représentation féminine dans les postes de responsabilité : un effet du sexisme à l’hôpital
Le phénomène de plafond de verre dans les carrières hospitalières représente une manifestation structurelle des inégalités de genre.
Le baromètre Ipsos/Janssen 2024 indique que l’intérêt pour les postes à responsabilités a chuté de 16 points en quatre ans chez les femmes médecins (de 46 % en 2021 à 30 % en 2024), tandis que chez les femmes de moins de 45 ans, seules 31 % souhaitent accéder à de telles fonctions, contre 58 % chez leurs homologues masculins.
Les raisons déclarées mêlent contraintes structurelles (réunions planifiées après 18h, absence de remplacement pendant les congés maternité) et discriminations explicites.
39 % des médecins, qu’ils en aient été témoins ou directement victimes, rapportent que des femmes se sont vu refuser un poste pour des motifs sexistes liés à la parentalité ou à une grossesse potentielle.
Ces données traduisent un environnement professionnel dans lequel les violences sexistes et sexuelles en santé ne sont pas dissociables des inégalités de trajectoire.
#MeTooHôpital et #BalanceTonHosto : quand la parole se libère
Les mouvements de libération de la parole ont rendu visibles des situations trop longtemps tues. Mais signaler reste difficile, et les conséquences pour les victimes restent sous-estimées.
Les freins persistants au signalement dans la communauté médicale
Le mouvement #MeTooHôpital, qui a pris de l’ampleur à partir d’avril 2024, a permis de mettre sur la place publique des situations jusqu’alors confinées au cercle restreint des pairs.
L’enquête du CNOM souligne pourtant que seules 3 % des victimes ont connaissance que l’Ordre a été informé des violences qu’elles ont subies.
Ce chiffre traduit la persistance d’une omerta institutionnelle, autant que des obstacles individuels bien documentés :
peur de ne pas être cru ;
- crainte de répercussions sur la carrière ;
- honte ;
- méconnaissance des procédures disponibles…
Le bromètre Ipsos confirme la même tendance. Si 56 % des hommes médecins déclarent avoir été témoins de comportements sexistes, seulement 2 sur 5 les ont dénoncés.
La faible connaissance des dispositifs internes aggrave cette situation. Moins d’un médecin hospitalier sur cinq (19 %) connaît l’existence d’un référent harcèlement sexuel dans son établissement.
Des conséquences professionnelles et psychologiques documentées pour les victimes
L’enquête CNOM révèle que 2 médecins sur 3 perçoivent l’existence de discriminations professionnelles à l’égard des victimes de VSS. 15 % ont eu connaissance de représailles à l’encontre de dénonciateurs. Ces données soulignent l’une des raisons profondes de la sous-déclaration : le signalement expose à un risque de victimisation secondaire.
Sur le plan psychologique, la littérature internationale associe l’exposition à un environnement professionnel sexiste à une augmentation du burn-out, de l’anxiété et des intentions de quitter la profession chez les femmes médecins, avec un impact potentiel sur la qualité des soins prodigués aux patients.
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Le plan d’action institutionnel contre les VSS en santé : où en est-on ?
Depuis janvier 2025, un plan national coordonné engage l’ensemble des acteurs du secteur. Neuf mesures concrètes redéfinissent le cadre.
Les mesures annoncées par le ministère de la Santé en janvier 2025
Le 17 janvier 2025, le ministre chargé de la Santé Yannick Neuder a présenté un plan d’action structuré autour de quatre axes :
objectiver et suivre les situations de violence ;
- lever les freins au signalement ;
- renforcer l’efficacité des procédures disciplinaires ;
- massifier la sensibilisation.
Parmi les neuf mesures identifiées, on peut retrouver la création d’un baromètre annuel, la transformation de l’ONVS en coordinateur national contre les VSS, le lancement d’une campagne nationale de communication et l’intégration de la lutte contre les VSS dans le référentiel de certification HAS, effectif dès le 21 janvier 2025.
La mesure n° 9 est particulièrement significative pour les praticiens concernés par la certification périodique. En effet, la formation aux VSS sera intégrée dans le cadre de la recertification des professionnels de santé à ordre, marquant une évolution normative de premier plan.
Le rôle des établissements et des ordres dans la lutte contre le sexisme en milieu hospitalier
Les établissements de santé sont désormais en première ligne. Le plan prévoit qu’un vivier de référents VSS soit constitué au sein de chaque groupement hospitalier de territoire (GHT), avec des formations spécifiques.
L’Ordre des médecins, pour sa part, appelle à renforcer les mécanismes de signalement fiables et accessibles, à mieux faire connaître les sanctions applicables (encore largement méconnues pour tout ce qui n’est pas le viol) et à garantir un soutien concret aux victimes.
Passer à l’action : ce que chaque médecin peut faire concrètement contre le sexisme à l’hôpital
Sans attendre un plan institutionnel, des gestes simples existent à l’échelle individuelle. Voici quatre leviers immédiatement actionnables, que l’on soit témoin, encadrant ou victime.
Utiliser le Violentohospit’omètre comme outil de repérage
Conçu par un collectif de syndicats médicaux (Isnar-IMG, SNJMG, SIHP) et l’association « Pour une M.E.U.F. », cet outil librement téléchargeable classe les situations sur une échelle chromatique, de l’environnement professionnel égalitaire au harcèlement sexuel caractérisé.
L’afficher dans un service ou s’en servir comme support lors d’un staff permet de donner un nom objectif à des comportements souvent euphémisés et d’amorcer une discussion sans mise en accusation directe.
Intervenir en tant que témoin, même sans être sûr de son fait
La recherche sur les bystanders montre que l’inaction des témoins est le principal facteur de persistance des comportements sexistes. Une formule neutre, mais ferme (« Cette remarque me semble déplacée ») suffit à rompre la dynamique de normalisation. Elle n’implique pas de prendre parti sur les intentions de l’auteur, mais signale une norme collective.
Pour les situations plus complexes, l’ANACT propose des fiches pratiques sur les techniques d’intervention du témoin, transposables en milieu hospitalier.
Se former et connaître les ressources disponibles
Le MOOC « Les violences sexistes dans la fonction publique hospitalière », développé par Psytel et accessible gratuitement en ligne, offre en une heure un panorama complet des qualifications juridiques, des mécanismes d’emprise et des voies de recours. C’est une ressource utile aussi bien pour se repérer que pour accompagner une collègue.
Pour les situations nécessitant un appui immédiat, l’application Stop VSST (déployée par les Hospices Civiles de Lyon, avec le soutien de l’ANAP) est conçue aussi bien pour les victimes que pour les témoins. Elle guide pas à pas vers les ressources adaptées et les modalités de signalement.
Pour les médecins encadrants : revoir les pratiques de tutorat
La formation initiale est le moment où les schémas sexistes s’installent ou se déconstruisent. Des pratiques simples ont un effet documenté :
- nommer explicitement les règles de comportement attendues en début de stage ;
- veiller à la répartition équitable des actes techniques entre étudiants (indépendamment du genre) ;
- ne pas minimiser une plainte d’un interne sous prétexte que « ça a toujours été comme ça ».
La mesure n° 8 du plan ministériel cible précisément ce rôle des maîtres de stage. Anticiper cette évolution normative est une manière de s’y préparer activement.
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Faire évoluer les pratiques face au sexisme à l’hôpital ne relève pas uniquement des institutions. Chaque médecin, à son échelle, dispose de leviers réels. La question n’est plus de savoir si le sujet mérite attention, mais comment chacun choisit d’y répondre.
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Sources :
- Violences sexistes et sexuelles en santé (VSS) – sante.gouv.fr
- Enquête sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) – CNOM
- En 2023, 4 femmes médecins sur 10 ont subi des propos sexistes – Ipsos
- Le Boedec, A., Anthony, N., Vigneau, C., Hue, B., Laine, F., Laviolle, B.,… & Allain, J. S. (2021). Gender inequality among medical, pharmaceutical and dental practitioners in French hospitals : Where have we been and where are we now ?. PLoS One, 16(7), e0254311.
- Zou, A. G. L., Mohamed, A., Coutellier, M., & Cousyn, C. (2020). Violences sexuelles au cours des études de médecine. Exercer, 31(160), 59-65.
