Médecins de demain, quels enjeux ?

2 septembre 2020

Essor de l’intelligence artificielle, de la robotisation, de la télémédecine ou encore des objets connectés… toutes ces évolutions technologiques bouleversent et bouleverseront encore la profession dans les années à venir. A cela s’ajoutent de multiples défis, face auxquels les professionnels de santé, et plus largement, le système de santé, devront s’adapter.

À quoi ressemblera le futur métier de médecin ? Difficile, pour l’heure, de répondre précisément à cette question. Une chose est sûre, les challenges sont nombreux et les réponses à apporter, multiples. « En Occident, le «changement de profil» des patients inhérent au vieillissement de la population est l’un des principaux défis auxquels les médecins, comme les autres professionnels de santé, sont actuellement confrontés », évoque Jean Sibilia, doyen de la faculté de médecine de Strasbourg qui, jusqu’en février 2020, présidait la Conférence des doyens des facultés de médecine.

À cela s’ajoute « le spectre des maladies émergentes », comme celle que nous connaissons actuellement, liées au développement de nouveaux agents microbiens, à l’activité humaine, à l’utilisation de pesticides et de perturbateurs endocriniens etc. « Nous devons nous préparer or, aujourd’hui, notre système de soins n’est pas structuré pour faire face à cela : nous traitons plus que nous prévenons, nous fonctionnons encore beaucoup pathologie par pathologie… Et l’expérience de la Covid-19 a montré que nous n’étions pas prêts à affronter une pandémie d’une telle ampleur », estime-t-il.

La médecine des 4P

D’où, selon lui, l’intérêt de renforcer « la prévention et la personnalisation prédictive du risque plus que de la maladie », puisqu’à « court terme ou même à coût augmenté, nous ne pourrons pas continuer à nous contenter de soigner, ou nous serons vite débordés ». C’est la fameuse médecine des « 4P » (1) : personnalisée, préventive, prédictive et participative. « Les patients doivent participer aux décisions concernant leur prise en charge, afin d’améliorer l’adhésion à leur traitement mais aussi, plusieurs études le prouvent, l’efficacité desdits traitements, note Jean Sibilia. Sur ce point, des progrès ont été faits, mais il faut encore aller plus loin. »

Il importe, en parallèle, de faire évoluer les organisations, en ville comme à l’hôpital, et d’accroître le recours aux nouvelles techniques et technologies, notamment numériques (la robotique, les objets connectés, l’IA…). À l’avenir, « les algorithmes et l’intelligence artificielle seront nos alliés, comme un apport essentiel pour l’aide à la décision et à la stratégie thérapeutique », confirme l’Ordre des médecins dans un livre blanc de 2018 (2).

Recherche, innovation, formation

« Les médecins et soignants de demain devront être capables, dans une organisation rénovée du système de santé, de répondre à ces enjeux », insiste Jean Sibilia. Cela implique de renforcer la recherche et l’innovation pour leur fournir les outils adéquats… mais aussi de les former différemment. Le processus d’universitarisation des métiers de la santé, depuis quelques années, y participe, puisqu’il permet aux professionnels médicaux et paramédicaux de suivre leurs études dans les mêmes structures. « C’est le cas chez nous, à Strasbourg, puisque nous ouvrons, à la rentrée prochaine, une nouvelle faculté de médecine, maïeutique et sciences de la santé, par exemple, détaille le doyen. Nous essayons de trouver des outils et méthodes de formation communs, pour une culture et des valeurs communes. » Par ailleurs, la réforme amorcée des 1er, 2e et 3e cycles des études médicales « vise à recruter des jeunes d’horizons différents et à proposer un programme de formation toujours très scientifique mais teinté de sciences humaines et sociales, selon une approche qui soit moins de type “concours“, et plus de type “accompagnement de projets professionnels“. »

Les méthodes d’enseignement elles-mêmes évoluent. « De fait, en cinq ans, à moyens constants avec l’aide des collectivités, de l’État, des ARS… nous avons tous créé, au sein de nos facultés de médecine, des centres de simulation en santé pour former les étudiants à l’aide d’outils numériques digitalisés. » De plus en plus font également intervenir des patients experts auprès de leurs étudiants, bien que cela requiert une organisation particulière à mettre en place (formation des patients, organisation de leur temps de présence et de leur transport…).

Reste, désormais, à poursuivre les efforts de transformation, sans attendre de « se retrouver dos au mur, conclut Jean Sibilia. Il suffit d’imagination et de créativité pour adapter le système de santé, d’autant que celui-ci a des ressources et des vertus. Nous l’avons vu lors de la crise de la Covid-19 : qui aurait cru, il y a quelques mois encore, que nous serions passés à un million de téléconsultations par semaine ? »

(1) On parle même, aujourd’hui, de médecine des 6P, reposant sur la preuve du service médical rendu et des parcours de soins et de santé adaptés à chacun.
(2) « Médecins et patients dans le monde des data, des algorithmes et de l’intelligence artificielle », Livre blanc du Cnom, janvier 2018. https://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/external-package/edition/od6gnt/cnomdata_algorithmes_ia_0.pdf

Quand les médecins s’imaginent en 2030

  • 73 % des médecins pensent que la télémédecine fera partie de leur quotidien professionnel.
  • 1 médecin sur 2 pense que les robots et l’intelligence artificielle feront partie de son quotidien ; parmi eux, 73 % considèrent que l’IA les aidera pour réaliser des actions longues et répétitives à leur place et 71 % qu’elle leur permettra de commettre moins d’erreurs.
  • 63 % des anesthésistes, obstétriciens et chirurgiens pensent que les chambres d’hôpital seront connectées.
  • Pour 45 % des médecins, ces innovations technologiques permettront d’avoir plus de temps pour le patient et pour la formation.
  • Elles suscitent toutefois quelques craintes : celle de la déshumanisation du soin (pour 73 % des médecins, dont 82 % des généralistes), des bugs informatiques (67 % des médecins), de l’absence de protection des données personnelles (45 %).
  • 76 % des médecins se sentent légitimes pour participer à l’amélioration des pratiques dans le monde de la santé grâce aux innovations (appli, e-santé…).
  • 52 % pensent que les traitements seront personnalisés en fonction de l’ADN des patients.
  • 62% estiment que la médecine prédictive développera le nombre de tests sur les individus bien portants.

Source : « Le médecin du futur », enquête de la MACSF parue en septembre 2018 et menée auprès de 8000 médecins âgés de 18 à 65 ans, de toutes spécialités et de tous statuts.
https://presse.macsf.fr/assets/dossier-de-presse-etude-le-medecin-du-futur-5da3-ddf57.html?lang=fr

L’essor des e-médecins

De nombreux outils numériques facilitent le secrétariat des médecins, notamment libéraux : les logiciels patients sont de plus en plus perfectionnés, les feuilles de soins se dématérialisent au même titre que les ordonnances (pour lesquelles la version papier doit, dès cette année, petit à petit disparaître, conformément aux objectifs de Ma Santé 2022) et, bien sûr, les patients plébiscitent les prises de rendez-vous en ligne. À cela s’ajoutent le partage d’agendas entre confrères, la messagerie sécurisée, l’accès pour les patients à leurs propres données (via le dossier médical partagé) ou encore les échanges sur les réseaux sociaux professionnels, qui convainquent de plus en plus.
De fait, selon une étude menée en ville et publiée par la Drees(1), « près de 80 % des médecins généralistes de moins de 50 ans » utilisent « quotidiennement les trois outils socles de la e-santé : le dossier patient informatisé, le logiciel d’aide à la prescription et la messagerie sécurisée de santé ». En revanche, la sécurisation des données des patients reste à améliorer : « seulement un quart des médecins hébergent les données de santé issues de leurs dossiers informatisés sur des plateformes agréées », pointe l’étude. Des pratiques qui devraient continuer d’évoluer à l’avenir, avec l’essor de l’exercice en groupe et en maison de santé, de la coordination interprofessionnelle au sein de communautés territoriales (CPTS) ou encore de la téléconsultation, télé-expertise et télésurveillance. D’ailleurs, 73 % des médecins pensent que la télémédecine et la consultation à distance feront partie de leur quotidien dans leurs pratiques professionnelles en 2030, selon une enquête menée en 2018 par la MACSF(2).

(1) https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/etudes-et-statistiques/publications/etudes-et-resultats/article/e-sante-les-principaux-outils-numeriques-sont-utilises-par-80-des-medecins
(2) https://presse.macsf.fr/assets/dossier-de-presse-etude-le-medecin-du-futur-5da3-ddf57.html?lang=fr

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